Partager l'article ! LA BEAUTE DES ÂGES, par Julien Beauche: Quand Julien Beauche m’a demandé de préfacer sa nouvelle, je me suis d’abord de ...
| Mai 2012 | ||||||||||
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Quand Julien Beauche m’a demandé de préfacer sa nouvelle, je me suis d’abord demandé pourquoi moi. Avec une toute petite nouvelle à mon actif, pouvais-je me permettre de
préfacer son écrit. J’ai accepté, forcément. Comment lui refuser alors qu’il avait écrit la mienne. Et puis je me suis demandé ce que j’allais écrire, me demandant si je devais être drôle ou
simplement présenter sa nouvelle. Et moi qui n’ai presque aucun nom à citer, comment allais-je faire ? En me penchant sur la définition même de préface, outre ce rôle de présentation, j’ai
découvert que le mot préface désignait aussi « ce qui précède ». Donc, a priori, je pouvais écrire n’importe quoi, le placer au-dessus de son texte, et me vanter d’avoir préfacé sa
nouvelle. Mais était-ce vraiment ça qu’il attendait ? Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait vraiment, il m’a répondu d’écrire ce que je voulais… Bien avancé par cette réponse je me
demandais si j’allais trouver quelque chose à écrire avant ma mort. Arthur, protagoniste de la nouvelle, aurait eu tout le temps de trouver quelque chose à écrire. Apparemment immortel, il aurait
eu tout le temps d’y répondre. Mais contrairement aux autres immortels dans la littérature et dans l’imagination collective, Arthur n’a pas été mordu, ne vient pas d’une autre planète et n’a pas
reçu d’injection. Il est seulement malade… Beaucoup de rêves d’immortalité pour amasser l’or/ l’argent/ les images/ carrefour/ les livres/ les connaissances/ les conquêtes territoriales/ les
conquêtes féminines/ le pouvoir (entourez la mention voulue). Arthur s’en fout. Il dépérit à cause de son immortalité. Le comble. C’est donc en prenant tout le monde à contrepied que Julien
Beauche incite le lecteur à réinterpréter l’immortalité, non pas comme un don mais comme un fardeau. Gaël Manceau.
« Je ne peux pas mourir, assura Arthur Toleresk.
_ Eh bien si tu peux pas mourir, je t’engage pour la vie, et si t’es sage et que tu gères bien l’entreprise, tu pourras peut-être prendre ma relève ! fit Marcello, tout en
continuant de trier ses papiers.
_ Personne n‘a réussi à diagnostiquer ce que j‘ai.
_ Attends mais t’es sérieux ?
_ Je suis sérieux, monsieur, répondi t Arthur.
_ Tu peux pas mourir ? Vraiment ?
_ Vraiment, certifia Arthur en levant sa main droite. Sur l’honneur, monsieur.
_ Tu viens d’une autre planète, c’est ça ? »
Arthur Toleresk ajusta le nœud de sa cravate qui lui serrait un peu trop sa gorge pâle.
« Non, rétorqua-t-il, je suis atteint d’une maladie : je ne peux ni vieillir, ni mourir. C’est une espèce de maladie latente, une maladie qui fait vivre, en somme. Curieux
euphémisme ! Je ne sais pas quand la mort me frappera, si elle me frappe, bien sûr ! Il y a encore deux jours, j’hésitais à vendre mon corps à la science !
_ Tu veux dire que tu connaitras jamais ça ? dit Marcello en pressant de son index l’une des grosses rides qui marbrent son visage de vétéran. »
Arthur secoua la tête.
« Je n’aurai pas vos rides détestables ; pas vos cheveux blancs ni vos longs sourcils pareils à des écheveaux disgracieux ; pas votre haleine fétide ni les yeux vitreux
que vous avez, vous tous les vieux ; pas votre arthrose ni vos maladies vasculaires. Vous êtes comme un vieux chêne qui dépérit !
_ Il suffit ! cria Marcello. Epargne-moi tes sornettes ! Tout le monde vieillit ! Si c’est pas sur la figure, c’est dans la tête. »
Marcello reprit son souffle.
« Tu veux travailler pour moi ? demanda-t-il.
_ Je sais que vous n’en avez plus pour très longtemps. Je sais aussi que je n’y connais rien à votre job. Néanmoins, j’accepte de travailler avec vous. »
Arthur Toleresk voulut empoigner la main du vieux Marcello, la serrer de force comme on reçoit une personnalité publique, mais il se résigna à le faire. Le lendemain, sans
tambour ni trompette, il prit poste à la comptabilité, supplantant son prédécesseur. Comme Arthur n’avait aucune expérience d‘un quelconque travail, il apprit ab ovo le jargon du métier
ainsi que toutes les bases de calcul en une semaine. Une tâche épineuse accomplie de main de maître ! Au bout d’un mois, Arthur était rodé.
Quand le vieux Marcello cassa sa pipe, le jeune comptable, tout de noir vêtu et sujet à l’hyperbole, fut le seul à se rendre à l’enterrement. C’était un peu comme si l’on
commémorait la mémoire d’un vieux patriarche, mais dans la plus stricte intimité ; ces ennemis félons loin derrière, prêts à faire feu ; son seul ami toujours fidèle, capable du meilleur comme du
pire. Arthur savait qu’il n’allait pas mourir maintenant, que son heure n’était pas encore venue. Il ignorait, par ailleurs, quand elle surviendrait ! Aussi, il mit en vente la société séculaire
de Marcello ; il revendit ses parts, après un fameux jackpot, à un homme plus malhonnête et bien plus jeune que lui, lequel allait faire couler la boîte trois mois plus tard, et jouit d’un train
de vie moins angoissant.
Le « jeune fortuné » avait besoin de se dépenser : à présent, il ferait du sport. On lui dit que l’activité physique assurerait sa longévité, témoin d’une vie
prospère, mais sans trop forcer la cadence car, a contrario, cela pourrait lui être fatal. Il en prit bonne note, interrogea son moi et étrenna sa nouvelle lutte.
À l’âge de cent-quatorze ans, Arthur avait encore les traits fins du jeune homme bellâtre, la peau bien tendue et blanche, l’allure svelte, le visage juvénile et pimpant, les
prunelles grandes et pleines d‘étincelles. Habile de ses longues jambes musclées, il s’octroyait encore, à son âge prétendument avancé, quelque cents kilomètres chaque jour à bicyclette. Un
matin, le jeune centenaire sentit son cœur battre la chamade, rebondir en son sein comme la queue fraichement coupée d’un lézard, marteler comme si ses artères ne répondaient plus de rien. Arthur
descendit de sa bicyclette et la tira par le guidon jusque sur le bas-côté de la route. Il prit une grande, très grande inspiration pour contrer la systole ; c’était comme si son cœur allait être
extirpé de sa cage thoracique, souillant sa poitrine de faune. L’organe recouvra sa vitesse légitime et Arthur remonta sur son vélo. Après avoir achevé le double de ses distances coutumières, le
jeune vieux, arrivé chez lui, se servit une tasse de café (non conforme aux problèmes cardiaques) et s’en alla prendre une douche froide.
Tout en se déshabillant, il était toujours, et ce depuis son plus jeune âge, étonné de la raideur de son membre. Il avait beau ne plus avoir la queue verte, comme on dit, en
revanche il était certain de satisfaire encore une jeune femme. Cela ne faisait que quatre-vingts ans et des poussières qu’il faisait l’amour ! Aussi, l’idée lui vint en tête de séduire une jolie
donzelle dans les jours à venir. Il n’avait guère eu d’expérience depuis qu’on lui avait offert une véritable nuit avec une vraie danseuse de Pigalle pour ses cent ans. Rectification : c’est lui
qui s’était « offert » cette nuit torride. Cela changeait de la Beauce ! Et depuis, rien sur lui, physiquement parlant, n’avait changé. La danseuse en question devait être à la
retraite, les seins serrés dans un corsage miteux, abandonnée par ses enfants presque trentenaires et jouissant d’une vie plus saine, à des lieues de la folle honteuse qu’est leur mère ! Arthur
se caressa et acheva de s’habiller.
À presque deux-cents ans, fatigué de ne rien faire, fatigué de sa vie trop narcotique, fade et prévisible, Arthur, ce jour-là allongé dans son canapé, confondit ses songes à la
triste réalité. Il savait qu’il n’allait pas mourir ; ni aujourd’hui, ni demain, ni l’année prochaine. Il s’interrogea dès lors sur cette immortalité à laquelle il n’avait pas encore pensé. Son
oisiveté eut raison de lui. Pourquoi perdre son temps à chercher de la nourriture, des victuailles, puisqu’il est immortel ? Il pourrait s’empoisonner à fourrager dans les poubelles que ce serait
pareil ! N’importe quel quidam sur cette terre aimerait naître et vivre, sans connaissance de cause, jusqu’à des âges improbables, connaître des révolutions sans avoir à être inquiet de son
futur, apprendre toutes les littératures, braver des années d’insouciance sans être meurtri, battre le vent, les orages, les cataclysmes et en ressortir indemne. Arthur, nonobstant son allure
toujours droite, commença à montrer ses premiers signes d’essoufflements. Il se courba avec les années. Non pas à cause de sa vieillesse toujours plus reculée quelque part dans le cosmos des
âges, mais à cause de cette paresse qui l’avait pour ainsi dire contaminé. Il n’avait pas touché une fille depuis des lustres et souffrait de son absence de communication avec autrui ; objet de
son marasme passager. Mais que pouvait-il dire ou affirmer à ces badauds ? Qu’il était né de rien, venu de nulle part ? Rien ne vient de rien, assure Marc-Aurèle. Cependant, n’importe qui
l’aurait pris pour un fou, ou l’aurait enfermé dans une cage comme monstre de foire s’il avait avoué être bicentenaire. Aussi, il préférait vivre reclus, investi dans son farniente, las, face à
ses problèmes et à sa longévité outrancière qui, chaque jour, l’enfonçaient de quelques pieds de plus sous terre.
Une nuit, Arthur a rêvé du ciel, de l’espace, d’une pouponnière d’étoiles plus brillantes que les choses les plus lumineuses qu’on dégotte sur la Terre. À 25 années-lumière,
dans la constellation de la Lyre, brille Véga et sa beauté lazurite, la cinquième étoile du ciel. Arthur en a assez d’observer ce même ciel ou d’y songer. À rebours, il aurait préféré se trouver
sous les Tropiques ou plus au sud encore dans l’hémisphère austral. De là, il pourrait aisément observer la Croix du Sud ; ne pas seulement y songer, s’y trouver en immersion, entre Acrux et
Gacrux, à quelques portées du Sac à Charbon : nébuleuse obscure de quelques milliers d’astres, comme autant de chèvrefeuilles, caressant les pieds de notre Voie Lactée.
D’où se trouve Arthur, seuls le Cygne et son étoile Deneb dansent comme des fanaux dans l’obscurité opaque. Quand Arthur n’y songe pas, il regarde Sirius, dans la constellation
du Grand Chien : l’étoile la plus brillante de notre ciel, notre guide à tous. Elle est épinglée là, céleste et lumineuse, elle éclaire nos nuits brumeuses, pénétrant les nues, nous dédaigne car
elle est loin ; sa lumière a une portée de plusieurs milliards d’années. Une lumière éternelle parmi les lumières immortelles des étoiles mortes. Elle nous provoque, de sa beauté blafarde, car
elle sait tout et l‘on ne sait rien d‘elle. Puis Arthur se laisse aller : Canopus, la géante rouge Arcuturus, la naine jaune Alpha Centauri A, Véga. Mais ce qui est visible de son perron
n’intéresse point Arthur. La Croix du Sud lui évoque tant de symboles et de fanions. Pour lui, la paix perpétuelle de Kant est l’exploration de l’espace. Il n’est pas de plus chevaleresque
exploit sur notre Terre. Dire que la Terre est une idée est un lieu commun. Dire qu’elle mourra, aussi.
Toutefois, lorsqu‘il disparaîtra avec la Terre, Arthur saura qu’il n’a pas mis un pied sur une autre planète, que celle-ci soit une géante gazeuse encore non explorée du Système
Solaire ou une planète tellurique d’un autre système, peut-être colonisée, qui sait, dans une autre galaxie, ou dans la Croix du Sud. Il mourra avec la Terre parce que la Terre n’est pas
immortelle. Dès lors, son corps résistera-t-il à une telle explosion ? Ou bien, ne sera-t-il pas immunisé contre une maladie nouvelle, dans un lointain avenir, quand les descendants des hommes
seront devenus des plus qu‘humains, bien plus forts et plus puissants que lui ? Non, la vérité est que l’on ne vit pas assez longtemps, même si on est immortel, et que la science régresse, au
même titre que l’humanité. L’essence de l’homme, assure Spinoza, n’enveloppe pas l’existence nécessaire. Arthur a cherché en vain un corollaire, trop convaincu que son moi corroborerait ses
interrogations sur sa place dans l’univers.
En pleine ère du réchauffement climatique, il souhaiterait connaître l’ère glaciaire, celle des extinctions.
La Croix du Sud, surnommée la Boîte à Bijoux, est entourée, en partie, par le Centaure : autre phantasme inavouable d’Arthur. Le Centaure, amas d’étoiles fécondes, est observé depuis
des siècles, du sommet de son large crâne jusqu‘à la pointe de sa queue. Au IIème siècle après J.C., Ptolémée lista la constellation dans le Livre VIII de son Almageste. Proxima du Centaure, Beta
Centauri, Alpha du Centaure : toutes ont des caractéristiques bien distinctes.
Arthur médite aussi sur les étoiles binaires. Davantage que Sirius, qui est finalement la plus aisée à définir, c’est Porrima sa plus fervente dame. In fine, et parce que les
étoiles ne sont pas les uniques corps célestes que l’univers a à nous offrir, Arthur suivra la trajectoire épicycle des planètes afin de vagabonder sur plusieurs d’entre elles. Le voyage
intergalactique est intrinsèque. Mais qu’en est-il de la pensée ? Devrait-il saisir Venus et y trouver asile lorsque cette dernière apparaît dans le ciel d’avril ?
Pris dans la tourmente d’un pulsar, il se réveille comme chaque fois rongé par une migraine carabinée.
C’est à l’âge de quatre-cents ans qu’Arthur reprend le sport (après des années de pantomimes funestes) ; alors il se souvient, en dépit de sa mémoire défaillante, que
l’activité pèse sur son cœur, lequel menace à tout moment de rompre ; seule issue qui le rattache à la mort. Autres symptômes : ses os, fragiles et vulnérables, pareils à des os d’ancêtre, sont
un point plus crucial que la pompe de sa vie. Il ressort son vélo archaïque, tenant sur ses roues on ne sait comment, et s’en va sillonner la Beauce, vers le sud.
Il abat presque autant de kilomètres que d’années qu’il a vécues. Arrivé dans le bordelais, son cœur, qui jusque-là n’avait point désiré la retraite, accomplit ses derniers
battements, et Arthur, désormais seul maître à bord, commence à chanceler comme autant de chemins ondoyants, puis dégringole dans le fossé broussailleux.
Quand il est mort, on a cru que ce jeune homme, modeste mais bien cambré, n’avait pas vécu plus de vingt ans, malgré une scoliose obstinée et séditieuse ; son squelette
meurtri, aux os poreux comme du calcaire, avait maintes fois menacé de se briser. Arthur emporte avec lui non seulement le diable de sa vie ; le malin qui l’a arraché des entrailles de la terre,
mais tout l’enfer d’une vie de plusieurs hommes.
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