En 1969, Grateful Dead expérimente sa longue suite « Dark Star ». Du 26 janvier au 2 mars, le groupe se produit à San Francisco. Le matériel utilisé fera l’objet du double album Live/ Dead qui sortira à la fin de l’année 1969. Ce disque d’exception deviendra le symbole de la génération hippie. Certain soir, « Dark Star » excède parfois l’heure. Tout est intelligemment mis en œuvre. Le groupe exécute ce tour de force à la manière des hard-boppers. Quand parait l’album Aoxomoxoa (sous les traits d’une des plus belles pochettes de toute l’histoire de la musique), en juin 1969, le groupe s’est forgé une nouvelle notoriété, celle d’un groupe de scène. Les concerts du Dead sont semblables à de longues messes en apesanteur. Comparé à un autre groupe de la baie, le Dead se rapproche du jazz, évoque John Coltrane et Wayne Shorter. Aoxomoxoa est la parfaite synthèse du premier album du Dead et Anthem Of The Sun. Libéré de ses parties de guitares interminables, l’ensemble jouit d’une homogénéité achevée. Le Dead expérimente aussi les nouvelles technologies et plus particulièrement le 16 pistes Ampex. Fini le concept du sans interruptions et des prises live couplées aux chutes de studios, Aoxomoxoa mérite son statut de chef d’œuvre, à juste titre qui plus est. Le groupe n’a jamais été aussi à l’aise dans un studio. Tous s’amusent comme des moutards avec leurs nouveaux jouets. Ainsi, « St Stephen », « Rosemary » ou encore « Doin’ That Rag » sont le fruit de la nouveauté chez le Dead. L’album marque aussi un tournant pour le groupe. C’est le premier album enregistré dans la région de San Francisco, à l’exception de quelques sessions hypnotiques au High Recording Studio de San Francisco. Robert Hunter signe aussi ses premières chansons et la collaboration Hunter/ Garcia donnera quelques très beaux joyaux par la suite. C’est aussi la première apparition du pianiste Tom Constanten, qui rejoint les rangs du Dead. Tout semble bouger à une vitesse ahurissante. Les gigs reprennent avec dans le barda une nouvelle version guerrière de « Dark Star ». À la fin de l’année 1969, quand parait Live/ Dead, la chanson est un classique. La version studio, éditée en 45 tours en 1968, sonne presque comme une démo, archaïque, sans âme. Cependant, « Dark Star » est aujourd’hui considérée comme l’œuvre maitresse du Grateful Dead, la pièce ancestrale du psychédélisme, marquant le déclin de l’empire hippie. Jerry Garcia et sa bande accentuent la puissance du morceau, étirent chaque solo de guitares et de percussions. Durant plus de trente minutes, les hippies défoncés ne comprennent plus rien. L’alchimie entre le groupe et ses disciples prend. Le Dead triomphe et peut envoyer son set rhythm’n’blues plus classique. Cependant des nuages opaques obscurcissent le ciel bleu infini. Aoxomoxoa a couté 180 000 $ à la Warner et les sessions d’enregistrement ont duré plus longtemps que prévu. De plus, Jerry Garcia reconnait l’inefficacité du groupe avec les nouvelles technologies. Ce dernier affirme quelques années plus tard que trop de choses ont été faites pour cet album. Désormais, plus jamais le Dead ne dépensera autant d’argent pour l’enregistrement d’un album. La même année, le groupe participe à l’émission « Playboy After Dark » de Hugh Hefner et renforce sa popularité auprès du grand public. Jerry Garcia est dorénavant seul maitre à bord. Le Live/ Dead sort le 10 novembre 1969. Il sera l’ultime document d’une décennie faste et florissante. Le disque marque également la fin de l’ère hippie. Le 6 décembre 1969, à Altamont, le concert des Rolling Stones tourne au drame. Grateful Dead et Jefferson Airplane sont eux aussi programmés. En plein concert, Meredith Hunter, jeune afro-américain de 18 ans, sort une arme et est poignardé par le service d’ordre Alan Passaro. 120 victimes seront déclarées au total. Trois adolescents sont retrouvés écrasés dans leur tante. D’autres jeunes sous l’emprise du LSD se noieront dans un canal d’irrigation. Les affrontements sont d’une rare violence et les groupes préfèrent prendre la tangente. Les Rolling Stones reviendront traumatisés, abasourdis et écroulés devant un tel spectacle. Altamont enterre définitivement le rêve hippie et les idéaux.
À l’âge de quatre ans, Jerry Garcia et son frère ainé Tiff vont couper du bois pour se chauffer. Dans un moment d’inattention, Tiff abat la hache sur la main de son frère et lui coupe les deux phalanges supérieures du majeur. Cet handicap favorisera son jeu à la guitare, le rendant singulier et reconnaissable entre tous. Il utilisera aussi son style propre pour construire ses solos, les fonder, comme des édifices flamboyants. À partir de 1966, à la fin des Warlocks, le Grateful Dead s’appuiera sur l’extrême dextérité de son leader à la guitare. Encore à l’état embryonnaire, le son du groupe évolue au rythme des concerts. Il passe du rhythm’n’blues à un rock plus solide et droit. À la naissance du psychédélisme à San Francisco, Grateful Dead fait figure d’exception au coeur de la baie. Le courant naît plus au sud, au Texas, avec les 13th Floor Elevators, le groupe garage de Rocky Erikson. Leur album de 1966 ne dépasse pas les frontières de l’état. En outre, le terme « psychédélique » commence à titiller les oreilles des groupes de la côte ouest. Le vent tourne. Les Acid Tests de San Francisco sont surveillés de près par les autorités. Un groupe se démarque, Big Brother & The Holding Company. Leurs concerts sont hypnotiques et leur chanteuse, au physique ingrat, originaire elle aussi du Texas et grande chanteuse de blues, se prénomme Janis Joplin. Janis connait bien Houston, les bars, elle les a écumés de part et d’autre mais elle y a aussi chanté. Sa voix puissante et suave subjugue les hippies de la baie. Janis devient le nouvel icône hippie. Un autre groupe fait parler de lui. Originaire de Berkeley, de l’autre côté de la baie, à vingt kilomètres de San Francisco, Country Joe & The Fish popularise les Acid Tests autour du Haight-Ashbury. Le groupe est plus militant. Country Joe McDonald est un hippie qui se dresse contre l’engagement au Viêt-Nam. Ses textes sont fascinants et allégoriques, la musique est acide, l'orgue symbolise la complainte, les douleurs, les pleurs, les idéaux. Barry Melton dit « The Fish » est un guitariste très doué. Les gigs donnés à l’Avalon Ballroom de San Francisco font bientôt la renommée de ces avant-gardistes modernes. Le Grateful Dead capte toute la puissance qu’il dégage durant ces happenings géants et entre en studio. Nous sommes alors en 1967. Electric Music For The Mind And Body de Country Joe & The Fish s’exporte hors de la baie et brille d’un succès décent auprès des hippies. Ce sera le premier classique du San Francisco Sound.
Au début des années 70, le son du Grateful Dead a radicalement changé. Amorcé avec Aoxomoxoa, le son du groupe s'oriente vers des contrées moins mystiques, plus traditionnelles. En concert, les classiques « Morning Dew », « Good Morning Little Schoolgirl » et « Hard To Handle » sont toujours joués et sont de tout temps un succès. Le Dead entre en studio et enregistre le diptyque Workingman’s Dead et American Beauty. C’est cette année que Jerry Garcia collabore avec la scène de Los Angeles. Il fréquente David Crosby et joue de la pedal-steel et de la guitare sur son album If I Could Only Remember My Name. Sur l’album Déjà-Vu de Crosby, Stills, Nash & Young, il joue de la pedal-steel avec John B. Sebastian de Lovin’ Spoonful qui lui, tâte de l’harmonica. Cette influence folk aura un impact considérable sur l’orientation musicale du Dead. Workingman’s Dead est le quatrième album studio du groupe. « Uncle John’s Band » bénéficiera d’un passage sur les ondes. Leur premier vrai succès légitime. « Casey Jones » est un hymne à la drogue et s’impose comme tel. « Dire Wolf » est écrit en l’honneur du Zodiac, le tueur de San Francisco. « New Speedway Boogie » sera le futur classique de scène et « Easy Wind » est chanté tambours battants par Pig Pen. Musicalement, l’orientation country et folk ne divise pas les fans ; les deadheads comme on les nomme. Loin de là, l’album se vend bien. American Beauty, qui est issu des mêmes sessions est le deuxième album à sortir en 1970. Plus acoustique et plus country que le précédent, le disque est considéré comme le meilleur enregistrement du Dead à cette époque. Jerry Garcia et sa bande s’éloigne de plus en plus du rock psychédélique. David Grisman joue de la mandoline sur « Friend Of The Devil » et « Ripple », deux des plus belles chansons du Dead. « Friend Of The Devil » est une chanson emblématique. Bob Dylan l’a notamment reprise lors de ses concerts. L’histoire nous est contée à la première personne. Elle raconte la brève cavale d’un meurtrier qui fuit Reno dans le Nevada et dort dans le désert de l’Utah. Il rencontre un ami du diable en chemin, comme une figure mystique, qui lui dérobe ses vingt billets. Il ne rêve que de pouvoir dormir et profiter de son sommeil loin de la dure réalité, mais il est poursuivi et le bagne l'attend s'il se fait prendre. L'histoire est symbolique et utopique. Je, le meurtrier, que Jerry Garcia confronte à la nature et à la contrition réussira sans doute à passer entre les mailles du filet, mais tout s'arrête avec le refrain entêtant et jovial. Par la suite, la chanson deviendra un nouveau classique de scène. Kenny Loggins la reprendra et fera un succès. Aujourd’hui, on compte plus de 2 millions d’albums vendus depuis sa sortie en novembre 1970. Il est certifié disque multi-platines. Un groupe, de ce qu’on appellera la « Dead Family », apparait sur American Beauty. New Riders Of The Purple Sage est une formation qui joue souvent avec les hippies de San Francisco. Jerry Garcia et sa pedal-steel, Phil Lesch et Mickey Hart participent aux enregistrements. Leur premier album sort en 1971 et accentue le son country du Dead. New Riders Of The Purple Sage rencontre un succès d'estime. Powerglide, sorti en 1972, se classe 33ème au Billboard des meilleures ventes d’albums en Amérique. Pig Pen commence à souffrir de graves problèmes médicaux.
Jerry Garcia profite de son rôle de sideman pour enrichir son répertoire. Il fréquente Joan Baez, Paul Kanter et Grace Slick, jeunes mariés et parents, membres de Jefferson Starship. Sur Blows Against The Empire, Jerry et sa pedal-steel sont inséparables. L’album est assez spirituel, flirtant parfois avec la science-fiction. David Crosby joue de la guitare et vient prêter sa voix. Les scènes de San Francisco et de Los Angeles semblent faire partie de la même famille. Les hippies sont définitivement morts et enterrés. Grace Slick crache même dans la soupe et casse du sucre sur le dos de ses contemporains. Elle s’en prend à Woodstock et à Altamont, qualifiant les deux évènements de rassemblements de ploucs. Sauf que le drame de Altamont reste gravé dans la mémoire de chacun. Mère d’une petite fille, Grace Slick n’a pas pour autant levé la main sur l’alcool. Elle a failli se tuer plusieurs fois en voiture. Mais sa vie de couple fonctionne bien. Jefferson Starship se distingue de son aïeul Jefferson Airplane. En revanche, tout est beaucoup plus démesuré et musicalement, Paul Kanter est le seul à mener la danse. Jack Cassady et Jorma Kaukonen, l’autre aile de l’Airplane, ont formé le groupe de blues Hot Tuna et reprenne « Death Don’t Have No Mercy », que le Grateful Dead avait réadapté de façon terrifiante en 1969. Le 3 juillet 1971, Jim Morrison meurt à l’hôtel George V à Paris. En 1972, la tournée européenne du Grateful Dead est un succès. Le passage à l’Olympia du 3 mai est récompensé par une critique dithyrambique de la presse spécialisée (Rock & Folk). « Dark Star » avoisine les quarante-cinq minutes et « Sugar Magnolia » en acoustique est d’une beauté sans nom. Une beauté américaine. Un triple album sort le 5 novembre 1972. Le contrat avec Warner Bros prend fin et l’album Wake Of The Flood est la première galette à sortir sous le label Grateful Dead Records en 1973. Le groupe commence néanmoins à se répéter. Le 8 mars 1973, Pig Pen est retrouvé mort à son domicile de Corte Madera en Californie. Jerry Garcia forme Old And In The Way, toujours en 1973 et Legion Of Mary, groupe éphémère qui existera entre 1974 et 1975. Blues For Allah sort en 1975 mais tout semble surfait, terriblement conventionnel et vulgaire.

Jerry Garcia forme le Jerry Garcia Band en 1975. Le groupe tourne toujours. À jamais le Dead restera dans l’histoire comme un vrai groupe de scène, emblème et personnage
éminent du San Francisco Sound de la fin des années 60. Le groupe ne cesse de tourner dans les années 70 et 80. Les concerts se vendent à guichets fermés. Au début des années 90, le Dead,
véritable légende vivante, après une collaboration réussie avec Bob Dylan, revisite son répertoire. Les sets sont toujours autant adulés et y brille une certaine émotion qui annonce le drame du 9
août 1995.
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