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  • : La Freak Out ! Family est une communauté qui transcende les genres et les styles. On y parle aussi bien de cinéma de mauvais genre, de littérature de l'étrange que de musiques oubliées. Envoyez-nous vos manuscrits si vous êtes un jeune auteur en herbe, nous vous les publierons a priori. Manuscrits : freakout.leshaman@gmail.com
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Dimanche 10 juillet 2011 7 10 /07 /Juil /2011 18:18

    Quand Julien Beauche m’a demandé de préfacer sa nouvelle, je me suis d’abord demandé pourquoi moi. Avec une toute petite nouvelle à mon actif, pouvais-je me permettre de préfacer son écrit. J’ai accepté, forcément. Comment lui refuser alors qu’il avait écrit la mienne. Et puis je me suis demandé ce que j’allais écrire, me demandant si je devais être drôle ou simplement présenter sa nouvelle. Et moi qui n’ai presque aucun nom à citer, comment allais-je faire ? En me penchant sur la définition même de préface, outre ce rôle de présentation, j’ai découvert que le mot préface désignait aussi « ce qui précède ». Donc, a priori, je pouvais écrire n’importe quoi, le placer au-dessus de son texte, et me vanter d’avoir préfacé sa nouvelle. Mais était-ce vraiment ça qu’il attendait ? Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait vraiment, il m’a répondu d’écrire ce que je voulais… Bien avancé par cette réponse je me demandais si j’allais trouver quelque chose à écrire avant ma mort. Arthur, protagoniste de la nouvelle, aurait eu tout le temps de trouver quelque chose à écrire. Apparemment immortel, il aurait eu tout le temps d’y répondre. Mais contrairement aux autres immortels dans la littérature et dans l’imagination collective, Arthur n’a pas été mordu, ne vient pas d’une autre planète et n’a pas reçu d’injection. Il est seulement malade… Beaucoup de rêves d’immortalité pour amasser l’or/ l’argent/ les images/ carrefour/ les livres/ les connaissances/ les conquêtes territoriales/ les conquêtes féminines/ le pouvoir (entourez la mention voulue). Arthur s’en fout. Il dépérit à cause de son immortalité. Le comble. C’est donc en prenant tout le monde à contrepied que Julien Beauche incite le lecteur à réinterpréter l’immortalité, non pas comme un don mais comme un fardeau. Gaël Manceau.


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    « Je ne peux pas mourir, assura Arthur Toleresk.
    _ Eh bien si tu peux pas mourir, je t’engage pour la vie, et si t’es sage et que tu gères bien l’entreprise, tu pourras peut-être prendre ma relève ! fit Marcello, tout en continuant de trier ses papiers.
    _ Personne n‘a réussi à diagnostiquer ce que j‘ai.
    _ Attends mais t’es sérieux ?
    _ Je suis sérieux, monsieur, répondi t Arthur.
    _ Tu peux pas mourir ? Vraiment ?
    _ Vraiment, certifia Arthur en levant sa main droite. Sur l’honneur, monsieur.
    _ Tu viens d’une autre planète, c’est ça ? »
    Arthur Toleresk ajusta le nœud de sa cravate qui lui serrait un peu trop sa gorge pâle.
    « Non, rétorqua-t-il, je suis atteint d’une maladie : je ne peux ni vieillir, ni mourir. C’est une espèce de maladie latente, une maladie qui fait vivre, en somme. Curieux euphémisme ! Je ne sais pas quand la mort me frappera, si elle me frappe, bien sûr ! Il y a encore deux jours, j’hésitais à vendre mon corps à la science !
    _ Tu veux dire que tu connaitras jamais ça ? dit Marcello en pressant de son index l’une des grosses rides qui marbrent son visage de vétéran. »
    Arthur secoua la tête.
    « Je n’aurai pas vos rides détestables ; pas vos cheveux blancs ni vos longs sourcils pareils à des écheveaux disgracieux ; pas votre haleine fétide ni les yeux vitreux que vous avez, vous tous les vieux ; pas votre arthrose ni vos maladies vasculaires. Vous êtes comme un vieux chêne qui dépérit !
    _ Il suffit ! cria Marcello. Epargne-moi tes sornettes ! Tout le monde vieillit ! Si c’est pas sur la figure, c’est dans la tête. »
    Marcello reprit son souffle.
      « Tu veux travailler pour moi ? demanda-t-il.
    _ Je sais que vous n’en avez plus pour très longtemps. Je sais aussi que je n’y connais rien à votre job. Néanmoins, j’accepte de travailler avec vous. »


    Arthur Toleresk voulut empoigner la main du vieux Marcello, la serrer de force comme on reçoit une personnalité publique, mais il se résigna à le faire. Le lendemain, sans tambour ni trompette, il prit poste à la comptabilité, supplantant son prédécesseur. Comme Arthur n’avait aucune expérience d‘un quelconque travail, il apprit ab ovo le jargon du métier ainsi que toutes les bases de calcul en une semaine. Une tâche épineuse accomplie de main de maître ! Au bout d’un mois, Arthur était rodé.
    Quand le vieux Marcello cassa sa pipe, le jeune comptable, tout de noir vêtu et sujet à l’hyperbole, fut le seul à se rendre à l’enterrement. C’était un peu comme si l’on commémorait la mémoire d’un vieux patriarche, mais dans la plus stricte intimité ; ces ennemis félons loin derrière, prêts à faire feu ; son seul ami toujours fidèle, capable du meilleur comme du pire. Arthur savait qu’il n’allait pas mourir maintenant, que son heure n’était pas encore venue. Il ignorait, par ailleurs, quand elle surviendrait ! Aussi, il mit en vente la société séculaire de Marcello ; il revendit ses parts, après un fameux jackpot, à un homme plus malhonnête et bien plus jeune que lui, lequel allait faire couler la boîte trois mois plus tard, et jouit d’un train de vie moins angoissant.
    Le « jeune fortuné » avait besoin de se dépenser : à présent, il ferait du sport. On lui dit que l’activité physique assurerait sa longévité, témoin d’une vie prospère, mais sans trop forcer la cadence car, a contrario, cela pourrait lui être fatal. Il en prit bonne note, interrogea son moi et étrenna sa nouvelle lutte.

    À l’âge de cent-quatorze ans, Arthur avait encore les traits fins du jeune homme bellâtre, la peau bien tendue et blanche, l’allure svelte, le visage juvénile et pimpant, les prunelles grandes et pleines d‘étincelles. Habile de ses longues jambes musclées, il s’octroyait encore, à son âge prétendument avancé, quelque cents kilomètres chaque jour à bicyclette. Un matin, le jeune centenaire sentit son cœur battre la chamade, rebondir en son sein comme la queue fraichement coupée d’un lézard, marteler comme si ses artères ne répondaient plus de rien. Arthur descendit de sa bicyclette et la tira par le guidon jusque sur le bas-côté de la route. Il prit une grande, très grande inspiration pour contrer la systole ; c’était comme si son cœur allait être extirpé de sa cage thoracique, souillant sa poitrine de faune. L’organe recouvra sa vitesse légitime et Arthur remonta sur son vélo. Après avoir achevé le double de ses distances coutumières, le jeune vieux, arrivé chez lui, se servit une tasse de café (non conforme aux problèmes cardiaques) et s’en alla prendre une douche froide.
    Tout en se déshabillant, il était toujours, et ce depuis son plus jeune âge, étonné de la raideur de son membre. Il avait beau ne plus avoir la queue verte, comme on dit, en revanche il était certain de satisfaire encore une jeune femme. Cela ne faisait que quatre-vingts ans et des poussières qu’il faisait l’amour ! Aussi, l’idée lui vint en tête de séduire une jolie donzelle dans les jours à venir. Il n’avait guère eu d’expérience depuis qu’on lui avait offert une véritable nuit avec une vraie danseuse de Pigalle pour ses cent ans. Rectification : c’est lui qui s’était « offert » cette nuit torride. Cela changeait de la Beauce ! Et depuis, rien sur lui, physiquement parlant, n’avait changé. La danseuse en question devait être à la retraite, les seins serrés dans un corsage miteux, abandonnée par ses enfants presque trentenaires et jouissant d’une vie plus saine, à des lieues de la folle honteuse qu’est leur mère ! Arthur se caressa et acheva de s’habiller.

 

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    À presque deux-cents ans, fatigué de ne rien faire, fatigué de sa vie trop narcotique, fade et prévisible, Arthur, ce jour-là allongé dans son canapé, confondit ses songes à la triste réalité. Il savait qu’il n’allait pas mourir ; ni aujourd’hui, ni demain, ni l’année prochaine. Il s’interrogea dès lors sur cette immortalité à laquelle il n’avait pas encore pensé. Son oisiveté eut raison de lui. Pourquoi perdre son temps à chercher de la nourriture, des victuailles, puisqu’il est immortel ? Il pourrait s’empoisonner à fourrager dans les poubelles que ce serait pareil ! N’importe quel quidam sur cette terre aimerait naître et vivre, sans connaissance de cause, jusqu’à des âges improbables, connaître des révolutions sans avoir à être inquiet de son futur, apprendre toutes les littératures, braver des années d’insouciance sans être meurtri, battre le vent, les orages, les cataclysmes et en ressortir indemne. Arthur, nonobstant son allure toujours droite, commença à montrer ses premiers signes d’essoufflements. Il se courba avec les années. Non pas à cause de sa vieillesse toujours plus reculée quelque part dans le cosmos des âges, mais à cause de cette paresse qui l’avait pour ainsi dire contaminé. Il n’avait pas touché une fille depuis des lustres et souffrait de son absence de communication avec autrui ; objet de son marasme passager. Mais que pouvait-il dire ou affirmer à ces badauds ? Qu’il était né de rien, venu de nulle part ? Rien ne vient de rien, assure Marc-Aurèle. Cependant, n’importe qui l’aurait pris pour un fou, ou l’aurait enfermé dans une cage comme monstre de foire s’il avait avoué être bicentenaire. Aussi, il préférait vivre reclus, investi dans son farniente, las, face à ses problèmes et à sa longévité outrancière qui, chaque jour, l’enfonçaient de quelques pieds de plus sous terre.

    Une nuit, Arthur a rêvé du ciel, de l’espace, d’une pouponnière d’étoiles plus brillantes que les choses les plus lumineuses qu’on dégotte sur la Terre. À 25 années-lumière, dans la constellation de la Lyre, brille Véga et sa beauté lazurite, la cinquième étoile du ciel. Arthur en a assez d’observer ce même ciel ou d’y songer. À rebours, il aurait préféré se trouver sous les Tropiques ou plus au sud encore dans l’hémisphère austral. De là, il pourrait aisément observer la Croix du Sud ; ne pas seulement y songer, s’y trouver en immersion, entre Acrux et Gacrux, à quelques portées du Sac à Charbon : nébuleuse obscure de quelques milliers d’astres, comme autant de chèvrefeuilles, caressant les pieds de notre Voie Lactée.
    D’où se trouve Arthur, seuls le Cygne et son étoile Deneb dansent comme des fanaux dans l’obscurité opaque. Quand Arthur n’y songe pas, il regarde Sirius, dans la constellation du Grand Chien : l’étoile la plus brillante de notre ciel, notre guide à tous. Elle est épinglée là, céleste et lumineuse, elle éclaire nos nuits brumeuses, pénétrant les nues, nous dédaigne car elle est loin ; sa lumière a une portée de plusieurs milliards d’années. Une lumière éternelle parmi les lumières immortelles des étoiles mortes. Elle nous provoque, de sa beauté blafarde, car elle sait tout et l‘on ne sait rien d‘elle. Puis Arthur se laisse aller : Canopus, la géante rouge Arcuturus, la naine jaune Alpha Centauri A, Véga. Mais ce qui est visible de son perron n’intéresse point Arthur. La Croix du Sud lui évoque tant de symboles et de fanions. Pour lui, la paix perpétuelle de Kant est l’exploration de l’espace. Il n’est pas de plus chevaleresque exploit sur notre Terre. Dire que la Terre est une idée est un lieu commun. Dire qu’elle mourra, aussi.
   Toutefois, lorsqu‘il disparaîtra avec la Terre, Arthur saura qu’il n’a pas mis un pied sur une autre planète, que celle-ci soit une géante gazeuse encore non explorée du Système Solaire ou une planète tellurique d’un autre système, peut-être colonisée, qui sait, dans une autre galaxie, ou dans la Croix du Sud. Il mourra avec la Terre parce que la Terre n’est pas immortelle. Dès lors, son corps résistera-t-il à une telle explosion ? Ou bien, ne sera-t-il pas immunisé contre une maladie nouvelle, dans un lointain avenir, quand les descendants des hommes seront devenus des plus qu‘humains, bien plus forts et plus puissants que lui ? Non, la vérité est que l’on ne vit pas assez longtemps, même si on est immortel, et que la science régresse, au même titre que l’humanité. L’essence de l’homme, assure Spinoza, n’enveloppe pas l’existence nécessaire. Arthur a cherché en vain un corollaire, trop convaincu que son moi corroborerait ses interrogations sur sa place dans l’univers.

   En pleine ère du réchauffement climatique, il souhaiterait connaître l’ère glaciaire, celle des extinctions.

   La Croix du Sud, surnommée la Boîte à Bijoux, est entourée, en partie, par le Centaure : autre phantasme inavouable d’Arthur. Le Centaure, amas d’étoiles fécondes, est observé depuis des siècles, du sommet de son large crâne jusqu‘à la pointe de sa queue. Au IIème siècle après J.C., Ptolémée lista la constellation dans le Livre VIII de son Almageste. Proxima du Centaure, Beta Centauri, Alpha du Centaure : toutes ont des caractéristiques bien distinctes.
    Arthur médite aussi sur les étoiles binaires. Davantage que Sirius, qui est finalement la plus aisée à définir, c’est Porrima sa plus fervente dame. In fine, et parce que les étoiles ne sont pas les uniques corps célestes que l’univers a à nous offrir, Arthur suivra la trajectoire épicycle des planètes afin de vagabonder sur plusieurs d’entre elles. Le voyage intergalactique est intrinsèque. Mais qu’en est-il de la pensée ? Devrait-il saisir Venus et y trouver asile lorsque cette dernière apparaît dans le ciel d’avril ?
    Pris dans la tourmente d’un pulsar, il se réveille comme chaque fois rongé par une migraine carabinée.

    C’est à l’âge de quatre-cents ans qu’Arthur reprend le sport (après des années de pantomimes funestes) ; alors il se souvient, en dépit de sa mémoire défaillante, que l’activité pèse sur son cœur, lequel menace à tout moment de rompre ; seule issue qui le rattache à la mort. Autres symptômes : ses os, fragiles et vulnérables, pareils à des os d’ancêtre, sont un point plus crucial que la pompe de sa vie. Il ressort son vélo archaïque, tenant sur ses roues on ne sait comment, et s’en va sillonner la Beauce, vers le sud.
    Il abat presque autant de kilomètres que d’années qu’il a vécues. Arrivé dans le bordelais, son cœur, qui jusque-là n’avait point désiré la retraite, accomplit ses derniers battements, et Arthur, désormais seul maître à bord, commence à chanceler comme autant de chemins ondoyants, puis dégringole dans le fossé broussailleux.
    Quand il est mort, on a cru que ce jeune homme, modeste mais bien cambré, n’avait pas vécu plus de vingt ans, malgré une scoliose obstinée et séditieuse ; son squelette meurtri, aux os poreux comme du calcaire, avait maintes fois menacé de se briser. Arthur emporte avec lui non seulement le diable de sa vie ; le malin qui l’a arraché des entrailles de la terre, mais tout l’enfer d’une vie de plusieurs hommes.

 

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Par Julien Crosby le Shaman - Publié dans : Nouvelles, récits, essais - Communauté : Freak Out ! Family
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 15:40

    Cette nouvelle m'a été inspirée par mes nombreuses lectures de J.-H. Rosny aîné, Jack London et Francis Carsac. Il s'agit d'une vieille histoire banale, référencée, marquée par le sceau de la jeunesse. Aussi, sa chute expéditive est volontairement vaine, quelque peu surannée et franchement amusante. J.L.S

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   « Ecoutez, ô mes frères, dit le vieux conteur des collines, il y a bien longtemps, bien avant que vos pères et vos mères aient foulé le sol de la terre brune, existait un être extraordinaire, un être d’une force surhumaine que nul n‘avait touché, ni même approché de peur que les ténèbres recouvrent le ciel de nos vallées. Il vivait reclus là-bas dans l’une de ces cavernes, au plus profond ; dans les entrailles de la Terre pensent les anciens. On avait peint au dedans des choses étranges, qu’aucun être ne pouvait comprendre ; on avait découvert des ossements, çà et là, dans diverses excavations. Un jour l’on trouva notre art effacé sous des pétroglyphes dont nous ne connaissions point l’origine. Une nuit, un grognement sourd se fit entendre dans la vallée. Toute la tribu des Hyas s’en fut vers l’ouest là où le soleil les guide avant de disparaître, puis ce fut la nuit noire, et de très loin les Hyas entendirent encore les grognements épouvantables.
    « Oh ! N’allez point croire que toute cette histoire se termine sans la moindre découverte, aussi macabre fût-elle, et que les hommes témoins de ces évènements fussent bien dans leur chair ! Bien avant que vos aïeux eussent ouvert les yeux sur notre terre, bien avant que moi-même, qui suis le plus vieux d’entre vous, j’eusse été une petite graine, la forme existait déjà, et les Hyas la combattirent sans la voir. Ils durent fuir afin d’éviter tout contact avec elle. Elle tuait. Quoique les Hyas, qui étaient de rustres et vaillants chasseurs, ne pouvaient guère lutter contre la forme.
    « Elle en extermina deux, les plus faibles et jeunes de la tribu. Les autres Hyas battirent en retraite, impuissants. La forme s’avança vers l’un d’eux : il s’appelait Riu et était connu pour ses cheveux fauves, sa barbe de cuivre drue et ses yeux lapis-lazulis très clairs et purs comme l‘âme des anciens. Il fixa la forme, laquelle fit de même. Leurs regards antagonistes soutinrent une puissance enfermée depuis des siècles ; pour Riu, une colère mâtinée de vengeance. La forme, qui n’avait en fait pas de contours bien précis, ni de forme proprement dite, leva en premier son illustre bras, mais Riu, frénétiquement, eut la force de contrer cette attaque irascible et lui assena un coup plein de fureur au visage. La forme cria et Riu disparut. Seuls ses vêtements furent retrouvés après que la forme eut disparu à son tour dans un éclair de lumière.
    « Les Hyas pleurèrent leurs morts. Les deux plus jeunes : Nonoo et Utr furent rendus au feu à l’aube. Ils étaient nés poussière, ils retourneraient à la poussière. Nous, les hommes d’aujourd’hui, n’invoquons plus ces incantations et les chamanes des contrées isolées, à la lisière du monde de la forme, ne dansent plus à présent. Mais à l’orée des forêts pas encore explorées, la forme subsiste, calme mais désinvolte, attendant des hommes nouveaux avec qui elle pourrait mesurer sa force surhumaine.
    « Un autre évènement secoua la vallée. Mais cette époque est plus proche de celle de vos parents. J’étais encore petit, les yeux près du sol, et l’horizon dans ce temps-là ne m‘apportait guère les réponses aux questions de vie et de mort que je ne me posais pas encore. J’étais dans les bras de ma mère, accroché à sa poitrine qu’elle m’offrait. N’importe quel guerrier de la tribu Agfo que je voyais entrer et sortir de notre foyer eût pu être mon géniteur. Toutefois, ma mère tut son nom pour que jamais je n’aie à le rechercher.
    « Cette nuit-là, il y eut eu une lumière blanche et aveuglante qui transperça le ciel de haut en bas, suivie d’un tremblement des nues, et ce fut un flot de couleurs fantastiques qui s’abattit sur le sol, enflamma les fourrés, et au loin les futaies, les sylves qu‘on distinguait à peine. Enfin, les ténèbres nous avaient submergés. J’avais eu vent de la mystérieuse forme qui avait décimé la tribu des Hyas des siècles durant. C’était pour ainsi dire devenu une légende. Mais la venue des ténèbres en plein jour se révélait à moi comme une chose nouvelle.
    « C’est alors que les Agfo éructèrent des paroles que je ne comprenais point. Le grand Œil-de-Bête, en transe, fut encerclé par les Agfo, eux-mêmes rejoints par d‘autres Agfo. Tous les hommes de la tribu avaient encerclé Œil-de-Bête dansant nu ; les nuages qui apportaient la Mort Electrique investissaient un ciel clair, jusque-là bleu. Il y eut une secousse ; certains jeunes d’aujourd’hui vous diront que la Terre se mit en colère. Un grognement effroyable et fabuleux suscita la peur dans la tribu ; on me dit plus tard que c’était la troisième fois que se manifestait un tel cataclysme, lequel avait rasé toute vie ou presque lors de son dernier passage. Cette fois-ci, ce fut différent.
    « Tout paressait étrange, presque normal. Pour Œil-de-Bête, qui continuait sa danse occulte, c’était l’œuvre d’un tyran. Mais de quel tyran ? me demandai-je. S’agissait-il d’un tyran dont les forces dépassaient l’entendement ? Cet évènement était-il avant-coureur d’un évènement pis encore ? Nous étions en droit de le penser. Ma mère me serra fort contre sa poitrine. Selon elle, je ne devais pas être le témoin de la destruction des Agfo. Si, quand je serai plus âgé, je devais être un fort guerrier, je combattrai la forme. Mais cette forme demeurait invisible et, de surcroit, invincible. Elle cohabitait avec les hommes depuis la nuit des temps. Elle en était peut-être à l’origine. Elle avait évolué avec eux, en marge. Une telle force pouvait-elle donner la vie ? S’était-elle « régénérée » après que le mystique Riu l’eut tuée ? Je vous pose la question, ô mes frères !
    « J’eus le temps de grandir. Je me familiarisai avec les armes, j’aimai les femmes et j’allumai le feu sans l’aide de quiconque. Ma tribu se nommait Remtoc. Nous étions de forts chasseurs. Il y a des lunes de cela, je vous aurais menti que j’étais le chef de la tribu, mais en réalité, nous étions tous des chefs.
    « Après des jours de marche, après maintes sylves et bois sereins traversés, nous fûmes bien las et l‘épuisement nous cambrait autant que le jour revêtait son manteau d‘ébène. Rien ne présageait une bataille de Nouvelle Terre entre nous autres et la forme des cavernes. Depuis des éternités, elle comptait les hommes qui naissaient sur la Terre, elle les épiait, les chassait, les détruisait. Tous les chamanes avaient rendu l’âme au dernier printemps et nous étions bien esseulés. Je m’arrêtai pour scruter l’horizon, l’horizon qui me tourmentait quand j’étais petit garçon, et je dis aux autres que l‘endroit était sûr, que nous pouvions dormir ici cette nuit sous les astres.
    « Le lendemain, la forme apparut et décima trois de nos hommes. Elle savait à qui s’attaquer. Trois chasseurs étaient morts et je me retrouvai presque seul. Je fis un geste à Daboo qui allait affronter notre ennemie. Je me sentais désœuvré. C’est alors que Daboo planta sa pique dans les entrailles de la forme. Elle hurla. Cet être magnifique (et combien pernicieux) hurlait à la mort. Du revers de sa main immense, la forme se débarrassa de mon fidèle comme d’un vulgaire insecte, lequel dévala la colline jusqu’en bas dans les bauges.
    « Je me retrouvai seul face à la forme qui apparaissait et disparaissait comme un éclair, une puissance électrique. Elle rugit. Je mugis. Rien ne se passa. À présent, la nuit nous encerclait. Je faisais face à la forme qu’il m’était impossible de décrire, quoiqu‘elle se présentait enfin à moi. Aujourd’hui encore, je serais incapable de vous en parler intelligiblement. Pour tout vous dire, ô mes frères, elle ressemblait, de prime abord, à ces grands poissons des eaux infinies, hormis ses yeux, que je comptais au nombre de six. Elle se tenait debout sur deux membres robustes et rocailleux, avait des bras comme les nôtres, des mains démesurées, et avait le poitrail semblable à ces grands lions aux crinières de feu. Il s’agissait d’un poisson protéiforme qui n’avait sans doute point fini sa métamorphose. Je la frappai un premier coup, qui fut l‘unique. Elle disparut et le ciel recouvra son céruléen naturel ; le soleil inonda de sa puissante lumière les clairières à l‘entour.
    « Pourquoi est-ce que la forme m’a épargné ? me demandai-je. Au pied de la colline où Daboo avait été projeté, il n’y avait plus rien. Son corps avait disparu. Je ne pourrai vous l’expliquer.
    « Quelques lunes plus tard, je retrouvai une tribu d’hommes différents de moi. J’avais regagné la mer, la mer qui ne semble jamais finir. Nyf, une jeune guerrière, m’apporta un bol dans lequel se trouvait une substance jaunâtre, mi-liquide, mi-solide, qui semblait vivante ; Nyf me dit que cette substance s’appelait Ombre. Le chef de la tribu, Demje, s’approcha de moi et me dit que j’étais l’homme qu’ils attendaient. L’homme qui était l’envoyé du ciel pour combattre la forme qui avait anéanti jadis les chamanes de la tribu. Demje me confia que la forme était apparue avec la Terre, bien avant que la plus petite vie n‘entre en éveil, durant l’ère des cataclysmes venus de l‘espace. Demje ne me parla point avec ces mots, mais je compris son langage. Parfois, il formait un cercle bien fermé avec son poing, et avec son autre main, les doigts tendus, il mimait toutes sortes de « formes » que je ne comprenais pas. Toutes ces formes allaient pour ainsi dire en direction de son poing qu’il tenait toujours fermé, lequel représentait un astre, une planète, la Terre, peut-être. Je pensais être en face d’une âme sur-intelligente, une âme immortelle. Demje invoqua une certaine force et posa l’avers de sa main sur mon front, puis Nyf me donna de ses mains Ombre.

    _ C’est quoi Ombre, vieux ? demanda Flanc-de-Mammouth.
   _ Ombre c’est la chose qui devait détruire la forme, répondit le vieux conteur des collines. Demje me l’expliqua comme tel et je fus envoyé à la recherche de la forme.
    « Il me fallut une saison et deux lunes pour retrouver la trace de la forme. Je flairai le mal lorsque j’approchai de mon but. J’hypertrophiai mes muscles, réunis le reste de forces au-dedans de moi, pris une grande inspiration et m’engagea au fond de l‘antre. Sur les murs, des formes géométriques étaient représentées au-dessus d’hommes qui semblaient pétrifiés : comme notre ancienne tribu lorsque les couleurs sont tombées du ciel, jadis. Un grognement me figea d‘angoisse. Je voulus battre en retraite mais je poussai un cri ; la forme grogna à nouveau et, de concert, nous hurlâmes. Alors la forme s’approcha de moi. J‘eus l’impression d’un songe : elle n’avait point l’apparence de notre dernier affrontement. Elle ressemblait à un homme très grand et très fin, sans squelette, dont la peau aurait pu se distendre encore et encore jusqu‘à l‘infini. Avec Ombre, je savais que j’étais en position de force, mais je ne pus empêcher la peur de me défier. La peur : celle qui vous paralyse tous les membres et vous fait battre le cœur plus vite encore. La forme grogna à nouveau, plus fort cette fois-ci. Cela ressemblait à un chant, une lamentation. Je sortis Ombre de l’intérieur de mon habit et la posai aux pieds de la forme. Ombre sortit du bol, s’étala, jaune et lumineuse, sur le sol de la caverne, et s’avança en rampant vers la forme qui, elle, reculait à pas mesurés. Croyez-moi, ô mes frères, croyez-moi !
    « La forme commença alors à se décomposer, mais cela était indescriptible, c’était comme si Ombre, d’une force plus puissante encore que la force de la forme, rappelait sa créature dans les ténèbres. Une lumière blanche et bleue aveuglante sortit du fond de la caverne et absorba la forme alors que Ombre la revêtait tout entière de son manteau lumineux et l’ingérait entièrement. La forme ne manquait pas de se débattre dans un ultime effort. Cependant, je sus que cette chose était battue ; que Ombre, d’une force inimaginable, l’avait renvoyée d’où elle venait. Cette substance était certainement à l’origine de la forme, ou bien elle était cette force, enfouie sous la terre depuis sa création ; eût-elle été à l’origine de l’apparition et de la destruction de la forme ?
    « C’est ainsi que la forme disparut dans les entrailles de la terre pour ne jamais en ressortir. Je n’en crois toujours point mes yeux. Faites attention dans les collines, ô mes frères, il y a tant de corps ensevelis qui sont appelés à reparaître un jour. »

Tous droits réservés.

Par Julien Crosby le Shaman - Publié dans : Nouvelles, récits, essais - Communauté : Freak Out ! Family
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Lundi 30 mai 2011 1 30 /05 /Mai /2011 15:58

    Le voyage dans le temps n’est pas un thème nouveau dans la littérature de l‘imaginaire. Il remonte à plus d’un siècle. Durant l’Âge d’Or de la science-fiction, le voyage dans le temps fut usé jusqu’à la moelle, abusant des clichés pompés aux uns et aux autres. Dans ce texte, le thème est étudié sous un angle différent, sans pour autant révolutionner le genre. Nombre de jeunes écrivains se sont fourvoyés dans la nouvelle courte, la « short-short » pour reprendre l’origine anglo-saxonne. Jacques Sternberg, Fredric Brown, Léopold Massiera (l’exceptionnelle « La visite de la Chose » découverte en juin 1954 dans la revue Fiction) s’y sont illustrés, parfois brillamment, parfois médiocrement. « Le Voyageur » vous tiendra en haleine jusqu’à son final inattendu ; bien que des lecteurs assidus de science-fiction puissent très bien démystifier ce curieux dessein. Gaël Manceau ne s’appuie pas sur Wells, ni sur Williamson. Son texte est succinct, incroyablement simple, sans pour autant être simpliste. Parfois, on a l’impression de lire le Harlan Ellison des débuts. Comparaison honnête, mais il ne faut pas, outre mesure, vouloir tout comparer ; tout texte est unique, du moins, en apparence. « Le Voyageur » n’est pas un hommage crédule à une certaine SF, il s’agit d’une continuation somme toute originale, dont la chute nécessite un intérêt tout particulier. L’on ne sait rien du personnage, désigné par « il » ; ni de son passé, ni de son improbable avenir. Gaël Manceau ne s’attarde pas sur des futilités, il va droit au but, brouillant quelques pistes via la description de la machine. D‘autre part, en filigrane, l’on pourrait très bien rapprocher le présent texte à une allégorie de l’aliénation. Part-il réellement dans l’espoir d’avoir une vie meilleure ou en dépit de sa condition ? J. L.S

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    Il venait de visser son dernier boulon. Reculant, il contempla son œuvre. Les années d’effort qu’il y avait dédiées furent oubliées à la simple vue de sa machine. Et quelle machine. La première machine à voyager dans le temps. Il y avait consacré toute sa vie, tout son temps libre, ses week-ends, ses vacances. Il avait sacrifié ses amis, sa famille, sa femme à la mise au point de cette machine. Mais le résultat était là. Il avait enfin fini ce long projet. Plus de nuits blanches à fignoler, à régler, à vérifier, à visser, à serrer, à souder. Il en venait presque à regretter toutes ces heures passées dessus. Ces heures de travail acharné. Ces heures à en suer.

 

    Alors, pour la dernière fois il fit le tour de sa machine. Il l’inspecta sous tous ses angles. La machine avait un aspect arachnéen. Huit conduites montaient de la cave en traversant le plancher pour s’en aller rejoindre le haut du dispositif. Un liquide bleuâtre et luminescent y circulait, parfois mêlé à d’autres liquides colorés eux aussi. Ils se rejoignaient dans une sorte de coupole fixée à deux mètres cinquante du sol. De nombreuses jauges pendaient, indiquant ici la pression, là la température. Il y avait aussi d’autres indications presque indéchiffrables et il ne put s’empêcher de sourire en les parcourant des yeux. Il avait lui-même inventé tout un système de mesure et en tirait une certaine fierté ; à moins que ce fût simplement de l’orgueil. Les deux conduites du fond n’étaient qu’un entremêlement de câbles en tout genre. De temps à autre, des arcs électriques remontaient les deux colonnes en crépitant. Il s’était habitué au bruit et aux lumières dansantes. Il retourna à son bureau et revérifia ses calculs ; amas de feuilles, sans ordre apparent. Mais il aimait travailler dans un tel bazar.
    Il sortit de sa maison et jeta une dernière fois un regard presque triste sur le paysage désert devant lui. Il l’avait construit au milieu de nulle part. Il n’avait pas de voisins et personne n’était jamais venu le déranger. Peut-être que sa maison avait-elle été vue par quelques randonneurs mais jamais personne n’était venu frapper à sa porte. Les générateurs de la machine, accolés au flanc nord de la maison, faisaient entendre leur bourdonnement, et il ne put s’empêcher d’y jeter un œil. Il savait qu’aucun retour ne serait possible. La machine était un aller simple. Pas de retour possible. Il voyagerait dans le temps mais sa machine, elle, resterait dans le présent. Il l’acceptait. Il avait toujours voulu vivre à une autre époque et son rêve allait devenir réalité. Il éprouvait tout de même un petit pincement au cœur sans qu’il pût vraiment dire pourquoi.


    Fermant les yeux, il inspira profondément et retourna à sa machine. Il entra les codes de donnée, activa les générateurs, abaissa deux leviers et enfonça trois boutons. Un sifflement se fit entendre. D’abord lointain puis de plus en plus proche. La pression augmenta et il vit tout ce qui l’entourait devenir plus pâle et se tordre, puis il se sentit aspirer dans un flash blanc tellement fort qu’il dut fermer les yeux.


    Quand il les rouvre, il sent une douleur aigüe dans sa gorge. Il est à la fois surpris et horrifié de sentir la pointe d’une flèche traverser son cou et il perçoit peu à peu toutes ses forces l’abandonner. Il tombe en arrière et meurt avant d’avoir touché le sol, non sans un dernier sourire. Il a réussi, il a voyagé dans le temps.

 

 

Epilogue :


    L’énergie fournie pour alimenter la machine se libéra d’un coup quand il eut fini d’appuyer sur le dernier bouton. Des milliers de mégawatts affluèrent dans les câbles. Le liquide bleuâtre se mit à bouillir et à couler de plus en plus vite. La pièce s’éclaira dans un immense flash blanc. Soudain le calme complet. Le noir total. Pendant quelques secondes un silence absolu. Et les aiguilles s’affolèrent. Les cadrans explosèrent. Les câbles se mirent à serpenter au grès des arcs électriques devenus soudain beaucoup plus nombreux. Les tuyaux du liquide se fendirent déversant des litres de leurs substances. Un sifflement vint des générateurs, d’abord faible puis de plus en plus fort. Il atteignit bientôt un niveau sonore tel que les gens l’entendissent à trente kilomètres de là. Et tout explosa. Une immense boule d’énergie à l’état pur. Tout disparut dans une immense sphère de flamme, d’électricité et d’énergie.
     Et puis plus rien. Un cratère de cent mètres de diamètre. Rien de plus.

Par Julien Crosby le Shaman - Publié dans : Nouvelles, récits, essais - Communauté : Freak Out ! Family
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